Un jour de sabbat, Jésus était entré dans la maison d’un chef des pharisiens pour y prendre son repas, et ces derniers l’observaient. Or voici qu’il y avait devant lui un homme atteint d’hydropisie. Prenant la parole, Jésus s’adressa aux docteurs de la Loi et aux pharisiens pour leur demander : « Est-il permis, oui ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ? » Ils gardèrent le silence. Tenant alors le malade, Jésus le guérit et le laissa aller. Puis il leur dit : « Si l’un de vous a un fils ou un bœuf qui tombe dans un puits, ne va-t-il pas aussitôt l’en retirer, même le jour du sabbat ? » Et ils furent incapables de trouver une réponse.
Une table, un jour de sabbat, des regards qui épient. La scène évangélique pose d’emblée une situation où la tension est palpable. Au centre, un homme souffrant et un silence lourd, celui des pharisiens. C’est dans ce climat d'observation muette qu’un enjeu essentiel de prise de parole se met en place pour que la vie avance. Face à cette situation, un homme va parler en parfaite cohérence avec son action. Jésus n’agit pas en cachette ; il interroge d’ailleurs les autres à la manière des prophètes, bousculant les jugements commodes par une question cruciale : « Est-il permis de guérir le jour du sabbat ? » Il assume et assumera jusqu’au bout le poids de sa parole. Parce que son dire et son faire ne font qu'un, l'action devient dès lors inéluctable : il touche le malade, le guérit et le relève. Sa parole n'est pas un vain discours, elle est une force créatrice qui restaure en chacun la dignité humaine, établissant le lien entre l’intérieur de la personne et l’extérieur de la situation, en lui Jésus qui parle et est prêt à agir, en l’homme malade qui recouvre la santé, en les autres témoins de la scène s’ils y consentent eux aussi...
Mais le groupe reste saisi de mutisme. Pourquoi ce silence obstiné, avant comme après le miracle ? Ce mutisme traduit une non-cohérence profonde entre le faire et le vouloir-dire. Prisonniers de leurs doctrines, ces hommes sont incapables de parler en cohérence avec leur faire : ils sauvent leur bœuf ou leur fils tombés dans un puits un jour de sabbat, mais son muet devant l’hydropique en difficulté ou sauvé. Ils se taisent parce que formuler leur pensée profonde révélerait leur propre contradiction et le durcissement de leur cœur.
Alors, en ces jours que nous vivons en France, où le conformisme ambiant invite souvent à masquer nos convictions, ce récit surgit comme une injonction intérieure. Il nous presse de retrouver notre parole à partir de notre être profond. Trop souvent, nous observons le monde en spectateurs muets, paralysés par la peur du jugement ou du qu'en-dira-t-on. Il est temps de parler et d’agir, en acceptant de payer le prix de notre parole. S'engager par le verbe demande du courage, car aligner ses actes sur ses valeurs profondes bouscule l'ordre établi. C'est un véritable appel à être soi dans le respect, sans agressivité mais avec une fermeté tranquille, pour que nos vies cessent d'être de simples silences complices et deviennent de vibrants espaces de libération pour nous et pour nos frères.
Jean-Luc Fabre compagnon jésuite
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