En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » la logique de relation entre moi mon prochain et notre créateur expliciter
Ce passage du Sermon sur la montagne constitue l’un des sommets de l’enseignement de Jésus. Il ne propose pas seulement une exigence morale plus élevée ; il révèle le cœur même de la vie chrétienne : vivre à l’image du Père.
Jésus commence par cette formule solennelle : « Vous avez appris… moi, je vous dis. » Il ne supprime pas la Loi ; il l’accomplit en la conduisant à sa plénitude. La logique humaine repose spontanément sur la réciprocité : aimer ceux qui nous aiment, rendre selon ce que l’on a reçu, se protéger de l’ennemi. Cette logique paraît juste, raisonnable, équilibrée. Pourtant, Jésus introduit une rupture décisive : « Aimez vos ennemis. » Ce commandement dépasse la simple morale naturelle ; il nous fait entrer dans une logique divine.
Pour comprendre cette exigence, Jésus nous invite à contempler le Père : « Il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. » Dieu donne la lumière, la pluie, la vie, sans distinction. Son amour n’est pas distribué en fonction du mérite. Il ne récompense pas d’abord ; il aime d’abord. L’amour n’est donc pas une prime accordée aux justes, mais l’expression de ce que Dieu est. Dieu n’aime pas parce que l’homme est bon ; l’homme peut devenir bon parce que Dieu l’aime. Toute la dynamique relationnelle repose sur cette priorité absolue du don.
« Afin d’être vraiment les fils de votre Père. » L’appel de Jésus n’est pas celui d’une performance héroïque, mais celui d’une transformation intérieure. Aimer l’ennemi signifie participer à la manière d’aimer de Dieu. Être fils, c’est adopter son regard : ne pas réduire l’autre à son mal, ne pas l’enfermer dans sa faute, croire qu’il demeure capable de lumière. La « perfection » évoquée par Jésus ne désigne pas une perfection froide ou légaliste. Le terme grec « teleios » évoque plutôt la maturité, l’accomplissement. Être parfait comme le Père, c’est aimer sans exclure.
La relation entre Dieu, moi et le prochain peut se représenter comme un mouvement : Dieu aime, je reçois, je transmets. Mais ce mouvement devient circulaire. Si je bloque le pardon, le flux s’arrête en moi. Si je pardonne, l’amour continue sa course et reflète le visage du Père. Je ne suis pas la source de cet amour ; j’en suis le passage. Et paradoxalement, c’est en le laissant circuler que je deviens pleinement moi-même.
Aimer l’ennemi ne signifie ni approuver le mal, ni nier l’injustice, ni accepter l’abus. Cela signifie refuser la haine, prier pour celui qui blesse, ne pas répondre au mal par le mal. C’est une liberté intérieure profonde : l’ennemi n’est plus défini uniquement par ce qu’il m’a fait, mais par ce que Dieu peut encore accomplir en lui.
Ainsi se déploie la logique relationnelle complète : Dieu m’aime gratuitement ; cet amour transforme mon identité ; je deviens capable d’aimer au-delà de la stricte justice ; et mon amour rend visible le visage du Père. La morale chrétienne ne commence pas par un effort, mais par un don reçu.
Ce passage ne nous demande pas d’être extraordinaires. Il nous appelle à être semblables au Père. La relation entre moi, mon prochain et le Créateur n’est pas une ligne droite d’obligations morales ; elle est un mouvement vivant d’amour accueilli et redonné. Et c’est dans cette circulation que l’homme devient véritablement fils.
Jean-Luc Fabre compagnon jésuite
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