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Jardinier de Dieu

Jardinier de Dieu

Pourquoi ce nom ? Un de nos jésuites va vous répondre


Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent

Publié par Père Roland Cazalis sur 21 Septembre 2019, 21:14pm

Catégories : #homelie_cazalis

« Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent ».
Je vais m’en tenir à cette citation.
Vous pourriez vous demander, avec raison, s’il est vraiment nécessaire de commenter cette phrase tant elle pourrait paraître évidente.
Néanmoins, s’y arrêter un instant ne sera pas du temps perdu.
Je vais prendre un exemple, un peu trivial et loin d’ici, pour commencer.
Si vous êtes attentifs à la politique internationale, vous devriez vous rappeler de Jordi Pujol, le premier président de la Generalitat de Catalogne en 1981 à la fin de la dictature franquiste. Il a beaucoup fait pour reconstruire les institutions catalanes. Nationaliste convaincu, il a été en même temps d’une loyauté sans faille avec l’Espagne.
En 2012, alors retiré de la politique à 89 ans, ne pouvant plus être jugé à son âge, le père de la nation catalane avoue avoir caché pendant toute la durée de son mandat, plus de trente ans, une fortune en Andorre pour échapper au fisc, évasion fiscale donc. Y est révélée également toute une trame de corruption généralisée en Catalogne orchestrée par son parti pour leur enrichissement mutuel.
C’est la déchéance du plus grand personnage catalan de la période postfranquiste.
Sur cette affaire, Pedro Sanchez, l’actuel président espagnol en fonction, menant campagne, ironisait en disant que « pendant trente ans, Jordi Pujol nous a parlé de la patrie catalane, d’être au service de la reconstruction de la patrie catalane, mais dans son esprit il pensait en réalité à « patrimoine » ».
C’est vrai que les deux mots -patrie et patrimoine- commencent de la même manière et une confusion est toujours possible.
La patrie est le patrimoine de tous.
Si la patrie devient le patrimoine de quelques-uns seulement, de la famille et des alliés, alors cette restriction révèle un dysfonctionnement grave.
Voilà un exemple assez fréquent et triste des tourments du « servir » quand il est en proximité avec « l’argent ».
La  tristesse vient du fait d’avoir été trompé. On est aussi triste pour le coupable d’avoir été si peu à la hauteur de ses paroles.
À partir de cet exemple, nous pouvons approfondir la citation du jour.
« Servir » et « l’argent ».
Servir est un verbe. C’est lui qui mène la dance dans une phrase.
L’argent est un moyen de transaction, un moyen d’action. Il a besoin d’un verbe pour être mis en mouvement et dans une direction donnée. Sinon, il reste en stand-by, il reste immobile, tel un marteau sans maître des forges.

Quand les deux termes sont associés, alors « servir » est le régulateur du moyen de transaction, l’argent, pour qu’il puisse jouer son rôle, comme objet d’échange, comme médium de la relation entre individus.
Quand le moyen de transaction n’a pas de régulateur ou n’a pas de verbe associé, et devient un verbe à son tour, ce qui ce n’est pas du tout sa nature, alors cela signifie que nous sommes dans une situation de dérèglement et de dysfonctionnement.
Ce dysfonctionnement, le prophète Amos le traduit par le discours de ceux qui pensent uniquement « patrimoine » : « diminuer les mesures, augmenter les prix, fausser les balances, acheter le pauvre à bas prix, vendre la paille du froment en la faisant passer pour du grain ».
Ce sont les subprimes de 2008. Rien de nouveau sous le soleil.
Quand l’argent devient un verbe au lieu d’être un nom, un simple substantif, et qu’il prend des initiatives qui bouclent sur elles-mêmes, alors il devient comme un marteau sans maître qui frappe n’importe comment et n’importe où, comme une maladie auto-immune, ou comme un cancer.
Servir est un verbe orienté vers les êtres sensibles et le cosmos en général.
Ce verbe  « servir » est extrêmement important dans le monde humain.
Un cinéaste disait : « servir est le plus grand des arts ». Et il en est ainsi, mais dans le sens que nous venons d’expliciter.
Voilà d’ailleurs pourquoi Jésus disait : « Je suis parmi vous comme celui qui sert ».
Il ne s’agit d’un appel à l’humilité ou d’une posture éthique altruiste. Non, nous sommes ici dans l’ontologique, dans l’essentiel ; nous sommes dans le fondamental de la réalité humaine.
Les gens sont au service les uns des autres. Voilà comment fonctionne le monde humain. Voilà donc une grande banalité.
Servir a besoin de médiations, de moyens, de média.
Le médium n’a pas de valeur propre ou intrinsèque. C’est nous qui le dotons d’une valeur variable et temporaire.
Et quand on en vient à servir un médium, alors, on est gravement dysfonctionnel.
Alors, quand Jésus dit qu’on ne peut pas servir à la fois Dieu et l’argent, il ne s’agit pas d’un appel à faire un choix, car il n’y a pas de choix possible ici.
En effet, servir l’argent, servir des moyens, c’est être dans un dysfonctionnement en tant qu’être humain.
En conséquence, le premier enseignement de cette citation consiste à récupérer son statut d’être humain, de récupérer sa noblesse d’être humain.
J’ai surpris la conversation d’un jeune trader avec l’un de ses amis.
Parfois, les gens parlent de choses graves en public, comme faisant abstraction de cet auditoire anonyme.
Probablement, cela fait partie du besoin de se confier, de se confesser en public, puisqu’il n’y a plus de confessionnaux fonctionnels. Car, en ultime instance, c’est toujours la parole qui guérit.
Le jeune trader dit à son ami qu’il sait qu’il est dans ce métier pour un temps limité, pour se faire un maximum d’argent, ensuite se sortir de là.
Il s’exprimait comme s’il travaillait dans un environnement hautement radioactif, sachant que l’on ne sort pas indemne de ces lieux, que l’on s’abîme physiologiquement.
En l’occurrence, ce jeune homme exprimait clairement qu’il s’abîmait en tant que sujet dans ce qu’il faisait, qu’il était en discordance avec lui-même dans son métier.
Mais il voulait engranger encore pour un temps. Dans ce genre de prise de risque, chacun sait jusqu’où il ne doit pas aller.

« Servir Dieu ».
Dieu n’a pas besoin de serviteurs, ni de domestiques, mais de collaborateurs.
Dieu est au service de la création- c’est l’apanage des premiers -, de même que nous sommes au service les uns des autres et au service des autres êtres sensibles, les autres animaux, les plantes et les autres.  C’est notre statut parmi les vivants qui nous donne cette responsabilité.
Pourquoi nous formons-nous ? Pourquoi acquérons-nous des qualifications ? Pourquoi nous donnons-nous tant de mal dans les études ?  Pour bien servir, rien d’autre.
Si nous pensons uniquement en termes de « patrimoine », uniquement à nous enrichir, alors nous commençons du mauvais pied dans la vie professionnelle.
Servir Dieu n’est autre chose que d’entrer dans cette dynamique qui incombe notre statut.
C’est bien dans cette direction que nous pousse l’Esprit en ce moment, pour que la planète, pour que le cosmos devienne davantage notre patrie et moins un patrimoine à user.
Père Roland Cazalis

 

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